Date de publication : 20 avril 2020L’écriture au temps du coronavirus par Francine Chicoine
Figure 1 – Artiste inconnu(e), libre de droits
Au moment où j’écris ces lignes, le Québec a déclaré l’état d’urgence sanitaire depuis plus de deux semaines alors que je vis moi-même un retranchement social depuis trois mois et demi. J’avais pris un peu d’avance… À cause d’un problème de santé. L’isolement n’est pas dramatique quand on aime la lecture, qu’on est avide de connaissances et qu’on est bien avec soi-même.
Mais avoir du temps libre ne signifie pas pour autant qu’on peut écrire. Il faut une impulsion, une disposition pour écrire. Or, durant tout ce temps, j’ai été incapable de le faire, n’en voyant même pas la nécessité. Je n’avais rien à dire, aucun besoin de m’exprimer par écrit, sinon que de prendre des notes dans mon agenda afin de ne pas oublier les gens et les gestes. « Il ne faut écrire qu’au moment où à chaque fois que tu trempes ta plume dans l’encre, un morceau de ta chair reste dans l’encrier », disait Léon Tolstoï. J’ajouterais que lorsqu’on n’a rien à dire, il vaut mieux se taire et écouter.
La lecture est d’ailleurs une forme d’écoute. Au début de l’hospitalisation, je lisais un livre par jour. Je n’avais rien d’autre à faire. Les minutes, puis les heures, puis les jours, puis les semaines du confinement sont passés sans que j’aie le temps de m’en apercevoir.
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Nous vivons actuellement une catastrophe mondiale. Impossible de ne pas en tenir compte. Du jamais vu. L’humanité est confrontée à l’inédit. Les médias ne parlent que de la pandémie, la situation est anxiogène, les émotions et les comportements sont exacerbés, la peur se généralise. Un quelque chose d’invisible et d’incontrôlable perturbe soudain notre mode de vie, nous perdons nos repères, la société est ébranlée. Dans l’épreuve, chacun se révèle au plus intime de lui-même, les gens autant que les gouvernements.
Tout va si vite. Nous vivons dans un tourbillon historique, surréel. Les décisions se prennent rapidement, on invente, on innove, on dégage des sommes astronomiques d’argent, on met en place des mesures d’exception, on simplifie l’accès à des ressources qu’il aurait été difficile d’obtenir en temps normal. La nécessité est créative. La machine économique qui était en marche accélérée a brusquement freiné, la machine politique qui ne connaissait que l’horizon électoral doit maintenant répondre aux urgences et revoir l’organisation sociale. On a ici une illustration tangible de volonté politique. Pour Hannah Arendt, « Une crise ne devient catastrophique que si nous y répondons par des idées toutes faites, c’est-à-dire par des préjugés ».
La population étant confinée à demeure, le fond sonore des villes est devenu chants d’oiseaux. Le ciel retrouve son bleu, le silence s’installe dans des lieux où il n’avait pas l’habitude d’aller. La nature reprend ses droits. Des animaux sauvages sont aperçus dans des zones urbaines : des canards se promènent dans les rues calmes de Paris ; des chèvres sauvages envahissent une ville du pays de Galles. Au nord-est du Brésil, quatre-vingt-dix-sept tortues de mer sont nées sur une plage désertée de Paulista. Elles font partie d’une espèce en voie d’extinction nommée « tortues imbriquées ». Elles sont belles.
Écrire pour témoigner. Ne serait-ce que pour parler du printemps qui éclate, du chat en rut qui patiente depuis deux jours devant la porte-fenêtre, des corneilles qui attendent leur repas quotidien. Écrire pour montrer que la vie continue.
Et, chemin faisant, s’appuyer au roc des penseurs, de ceux qui ont déjà abordé la problématique de crise et de catastrophe, de ceux qui sont capables de recul, de transcendance. Parce que la boussole est parfois défectueuse en situation extrême. Comme si elle était affolée par l’afflux des ondes qui surgissent de partout.
Justement, où est la pensée dans tout cela ? La pensée qui pense, qui analyse, qui dépasse l’événementiel, qui sait lire au-delà des réactions humaines, qui ne juge pas, qui ne condamne pas, mais qui voit et qui dit. Comme celle des intellectuels, des philosophes, des chercheurs, des scientifiques, des écologistes, des spécialistes de diverses disciplines, des visionnaires. Le philosophe Roger-Pol Droit considère cette épidémie de Covid-19 comme « une sorte d’expérience philosophique absolument gigantesque où notre vie quotidienne change ».
Voilà que la pensée prend la parole et qu’on commence à l’écouter. « En cette période de crise, nous sommes face à deux choix particulièrement importants. Le premier entre la surveillance totalitaire et le pouvoir citoyen. Le second entre l’isolement nationaliste et la solidarité planétaire. » (Yuval Noah Harari)
Notre monde est appelé à changer, les valeurs à être remises en question, les priorités à être révisées. Notre mode de vie risque d’être modifié, du moins, espérons-le. Boris Cyrulnik constate que chaque catastrophe apporte un changement de culture. Il qualifie d’ailleurs la présente pandémie de catastrophe plutôt que de crise : « la définition de la crise c’est qu’après, ça repart comme avant. Là, c’est une catastrophe, pas une crise : ça repartira, mais pas comme avant ». Nous aurons à construire un monde commun.
Je ne peux faire autrement que d’écrire au sujet de ce qui me touche, de ce qui m’interpelle. Au départ, il y a ce vide inhabituel qu’on n’arrive pas à définir. C’est un vide pourtant si meublé qu’il ne doit pas être un vide, en définitive.
Ma tête ne suffit plus ; quant à mon cœur, on n’en parle pas. Alors, je me contente de dire ce qui m’habite, je témoigne de ce qui m’entoure. Écrire pour se retrouver, pour apaiser la pensée. Mais le fait de vivre dans un contexte déterminé ne suffit pas toujours : l’écriture exige parfois qu’on baigne dans une atmosphère au point d’en être soi-même transformé. Non pas seulement écrire sur, plutôt écrire dans.
Deux attitudes possibles : ou bien essayer de se distraire en attendant que la crise passe, ou bien plonger dans la réalité en espérant la transcender. Je choisis la deuxième.
Alors, pourquoi ne pas aborder l’épidémie en littérature ? Parce que l’histoire se répète et que les livres permettent de relativiser les faits. Au programme de mes lectures : La Peste (1947), d’Albert Camus ; Les Pestiférés, de Marcel Pagnol (dans le recueil de nouvelles Le Temps des amours, 1977) ; Le Hussard sur le toit, de Jean Giono, avec le film éponyme de Jean-Paul Rappeneau (1995) ; La Quarantaine (1995), de Jean-Marie Gustave Le Clézio ; Némésis (2010), de Philip Roth. Et pour être bien certaine de ne pas en sortir indemne, pourquoi pas L’année du lion, de Deon Meyer ? J’aime les lectures costaudes, stimulantes et dérangeantes, qui ne me laissent pas là où j’étais avant de les aborder. Je fuis le n’importe quoi, le drôle à tout prix, la mièvrerie. Mais j’apprécie l’intelligence aux aguets, l’humour fin, le cœur en marche.
Tout arrive en son temps, autant dans l’évolution du monde que dans l’écriture : j’en prends encore davantage conscience. Chacun écrit à partir de ce qu’il est, chacun transige avec lui-même en fonction de ses valeurs, de ses aspirations. Chacun est libre de son parcours. Tous les possibles sont là.
« La contagion, selon Paolo Giordano, est à la mesure du monde d’aujourd’hui, global, interconnecté, inextricable. » Il faut s’y attendre : on en verra de toutes les couleurs. On inventera même des couleurs pour illustrer l’ampleur du phénomène…
Pour le moment, je glane des informations ici et là, j’écoute, je me renseigne, j’observe. Les travailleurs de l’ombre sortent de l’ombre : on se rend compte qu’ils existent, qu’ils sont essentiels au rouage social. À travers le chaos, l’humain offre des scènes touchantes d’entraide, de générosité, de solidarité. Des idées géniales sont énoncées, des talents sont mis en valeur, la créativité confirme son pouvoir.
Je fais peu à peu le plein de culture et de découvertes. Pour un jour, peut-être en arriver à écrire. Nous verrons plus tard. Dans l’après des choses.
L’heure est à l’intériorité.
L’humanité est en pause de reconstruction. Je le suis aussi.
© Francine Chicoine, avril 2020
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